Thierry Lentz : « Napoléon était un homme d’exception d’abord par sa culture vastissime joint à un vrai bonus de volonté »

Entretien réalisé par Pierre-Rick Thebault.

Thierry Lentz, historien, écrivain, spécialiste du Consulat et du Premier Empire et directeur de la Fondation Napoléon nous dresse le portrait de Napoléon Bonaparte ainsi que le contexte historique.

 

Débutons cet entretien par une question qui divise, discutée encore aujourd’hui entre les adorateurs et détracteurs, à savoir : Napoléon, dictateur fou et sanguinaire ou génie de la politique ?

Les grands mots d’aujourd’hui ne permettent pas d’appréhender le passé dont nous parlons sans entrer dans une polémique. Il faut peut-être remettre les choses en ordre. Le premier élément à prendre en compte est relatif à l’époque à laquelle on se situe. Pour la France, nous sommes à une époque de grande hésitation sur la question : qu’est-ce que la légitimité ? Nous sortons de mille ans d’Ancien Régime et de nouveaux principes émergent comme la souveraineté « nationale » ou « populaire », concepts encore confondus et mal définis. A ce moment-là, il y a des choix à faire dans un moment de grands flottements entre deux périodes historiques. Un individu prend le pouvoir avec les traits interagissant d’un homme de l’Ancien Régime, des Lumières et de la Révolution. Ainsi, à un moment où la légitimité du chef de l’Etat est contingente, Napoléon va faire des choix : car on est en guerre avec l’Europe, car il y a des divisions sociales, notamment sur la question religieuse, la guerre civile se poursuit dans l’Ouest. Son choix est celui du régime d’ordre, qui ne deviendra que progressivement autoritaire.

La perspective autoritaire, dans le gouvernement de Napoléon, est donc indéniable ?

J’accepte assez l’expression de régime autoritaire et rejette l’idée de dictature. Jusqu’en 1802, Napoléon a beaucoup d’oppositions internes. C’est à partir de cette date, qu’il en aura de moins en moins jusqu’à la fin du règne. Partant de là, il gouverne pendant 14 ans avec au sein d’un régime dans lequel l’exécutif est au paroxysme de sa puissance, ce qui ne le dispense pas de tenir compte de ce que l’on appelle les « principes intangibles » hérités de la Révolution de 1789, essentiellement la défense de l’égalité civile et de la propriété, sans oublier le consentement à l’impôt par les chambres. Le point noir est évidemment les restrictions aux libertés politiques.

Avec d’autres hommes que Napoléon, ce régime aurait pu terminer dans un bain de sang. Hors là, nous avons à faire à un homme des Lumières qui a de vraies convictions. Cependant, la politique fait en sorte que, parfois, il faut bousculer ses opposants, les éloigner. Quand on regarde le bilan humain de ce régime autoritaire, il n’y a quasiment pas d’exécution purement politique, d’opposants non pris les armes à la main. Et même celle du Duc D’Enghien, en 1804, s’explique assez bien par la nécessité, d’une part, de mettre fin aux conspirations royalistes et, d’autre part, de rassurer les « républicains » au moment de la marche vers l’Empire.

 

« Napoléon dit quelque chose de très juste, que Tocqueville développera également, à savoir l’idée que les français sont amoureux de l’égalité. »

 

Discutons en quelques instants du Duc D’Enghien et de son exécution. Ce dernier n’est pas responsable de l’attentat qui visait Napoléon, mais était payé par les anglais. Il n’était donc pas tout noir mais pas tout blanc non plus. Néanmoins, qui diffuse l’information pour que le Duc D’Enghin devienne la cible de Napoléon ? 

L’affaire, elle-même, se déroule dans des circonstances tout à fait particulières. Nous sommes en 1804 et l’idée d’un pouvoir héréditaire fait parler. Napoléon est sorti du bois et accepte cette perspective de devenir souverain héréditaire. Face à lui se dresse une opposition républicaine extrêmement forte, faisant barrage à cette perspective. Elle est notamment animée par Joseph Fouché[1]. Dans le même temps, on découvre un vrai complot, qui a lieu à Paris, organisé par George Cadoudal, l’ex-général Jean-Charles Pichegru, le général Moreau. On arrive à mettre la main sur ceux qui ont formé le complot et qui en viennent à dire : « si on avait réussi à enlever le premier Consul », sous-entendu à l’assassiner, « un prince serait apparu sur le territoire pour prendre le pouvoir ». Le « prince », tout le monde a compris qu’il s’agit du Comte d’Artois[2]. Néanmoins, ce dernier est en Angleterre et ne peut donc pas être saisi. On se tourne alors vers le Duc D’Enghien, que tout le monde connait, contrairement à ce que l’on dit parfois, et qui vit  à 15 km environ de la frontière française. Napoléon décide de se saisir de lui, de le faire transférer à Paris, juger et exécuter au matin du 21 mars 1804. Il se justifiera en disant : « on a voulu m’abattre comme un chien, qu’est-ce que l’on aurait voulu de moi ? Que je ne fasse rien ? ».

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La Mort du duc d’Enghien, Jean-Paul Laurens

Mais cette exécution a un double intérêt : d’abord pour la raison propre du complot puis pour convaincre les républicains que le futur empereur est des leurs. Il montre aux royalistes que ce n’est même plus la peine de penser à une restauration. Cela va fonctionner puisque la partie républicaine du Sénat va complètement marcher dans le sens de la proclamation de l’Empire. La motion qui amène la proclamation de l’Empire provient d’un tribun du nom de Curée, un ami de Fouché, envoyé par ses soins à la tribune.

Vous avez parlé de la représentation de Napoléon dans les idéaux des Lumières et les républicains se demandent si Napoléon incarne l’émergence de la Révolution française, ou à l’inverse, l’extinction du mouvement ?

C’est la question fondamentale sur la longue durée : a-t-il tué la révolution ?
Une remarque liminaire : le terme républicain d’aujourd’hui ne correspond pas forcément aux institutions républicaines telles qu’on les entend aujourd’hui. A l’époque, cela n’existe qu’aux Etats-Unis où le Président est élu et possède d’ailleurs des pouvoirs qui dépassent ceux de tous les monarques en Europe.

L’idée de forme républicaine du gouvernement ne domine pas, même chez les révolutionnaires. Vous avez la gauche jacobine, de Robespierre et de la terreur mais il y a tous les autres. Et ces « autres » sont les révolutionnaires de 1789, extrêmement modérés, mais aussi leurs héritiers de l’époque du Directoire désirant « rééquilibrer le pouvoir », sous-entendu : restaurer l’autorité de l’exécutif. On est plus proche de la république romaine que de la IIIe république ! Autrement dit, il peut y avoir un dictateur de Salut public qui concentre les pouvoirs. La devise : « Liberté, Egalité, Fraternité » où l’on rajoutait à l’époque « Propriété » est acceptable par tous, même si la liberté politique sera mise entre parenthèses[3]. En effet, Napoléon dit quelque chose de très juste, que Tocqueville développera également, à savoir l’idée que les français sont amoureux de l’égalité.

Lorsque Napoléon arrive au pouvoir, il tente de briser la coalition qui se forme entre les monarchies européennes depuis la Révolution Française. On lui reproche, sur l’ensemble de sa politique, de ne jamais avoir répandu la paix en Europe. Malgré tout, les conflits n’étaient pas inéluctables à partir du moment où le système politique en France n’était pas une monarchie ?

C’est à la fois vrai et inexact. Napoléon arrive à la fin d’une période longue (commencée par François Ier  et continuée par Louis XIV) où la France veut être prépondérante en Europe. Autrement dit, elle veut être l’organisatrice du continent. Diffuser les idées relatives aux droits des peuples n’est dans cette ambition qu’un but secondaire et Napoléon est totalement sur cette ligne, de même d’ailleurs que l’étaient la plupart des révolutionnaires auxquels on prête souvent une sorte de générosité qu’ils n’avaient pas. Ce n’est pas parce qu’il y a eu la révolution française que les grands facteurs de la géopolitique ont subitement changé.

Napoléon est l’hériter de conflits qui ont commencé sous la révolution mais également l’hériter d’une politique étrangère, celle d’une prépondérance française, qui perturbe ce que les Anglais appellent l’« équilibre européen ». L’empereur est plutôt adepte d’une idée de « système européen », organisé autour de la France et de quelques alliés.

Les anglais veulent donc limiter l’émergence d’une nation pour que cette dernière ne prenne pas le pouvoir sur les autres …

La paix est quasi impossible avec l’Angleterre. En revanche, quand vous analysez la situation avec les autres pays européens, elle est possible : avec les Autrichiens, les Prussiens à condition de faire des compromis à la hauteur de leurs ambitions. Le problème de Napoléon est qu’à partir du moment où il a réglé toutes les guerres de la révolution, avec la prépondérance de la France assurée, avec une Prusse vaincue et une Autriche qui se tient tranquille, Napoléon aurait pu dire : « je vais faire fonctionner mon système ». Mais il ne sait pas s’arrêter. C’est le drame de ces hommes trop puissants.

Il a donc, sans pouvoir se cacher, des volontés impérialistes ?

Tout à fait. Cela devient : « dès que j’ai une occasion d’assurer la prépondérance de la France pendant des siècles, en nommant mes frères » ou « il n’y a rien pour me résister puisque je suis le plus fort, il n’y a pas de raison que je m’arrête ».

Pour briser ces coalitions, Napoléon mène des batailles de l’Italie au Nil puis de l’Autriche à la Prusse, ce qui lui vaudra de belles victoires comme celles d’Arcole, Rivoli, Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland : entre toutes ces batailles, quelles ont été les caractéristiques du génie militaire de Napoléon ?

Napoléon arrive à un moment de changement de la guerre. Elle est devenue une guerre beaucoup plus technique qu’auparavant, notamment dans l’artillerie avec le système Gribeauval, donnant la supériorité du feu à l’armée française pendant 30 ans. L’organisation des armées change avec la conscription[4].

Napoléon fait la synthèse de tout cela, ajouté aux implications économiques de la guerre, thème sur lequel il a beaucoup lu avec notamment Guibert considéré comme le grand tacticien du 18ième. La conclusion est simple : ce qui va jouer un rôle essentiel dans les guerres, c’est l’argent. Sans argent, vous n’avez pas d’armes, pas d’équipements, etc.

Il fait donc cette synthèse et arrive au pouvoir avec un outil militaire tellement neuf par rapport au reste de l’Europe qu’il a une avance incroyable. De plus, l’armée sera réunie au camp de Boulogne pendant près de 3 ans. Autrement dit, vous avez une armée préparée depuis au moins 3 années. Aucune armée d’Europe n’a bénéficié d’un tel entrainement où l’on travaille les manœuvres, les tirs[5]. L’outil militaire est donc tellement supérieur que les premières batailles, les premières années de guerre, aucun adversaire ne peut rivaliser avec l’armée française qui est : plus rapide, mieux armées et sait mieux se servir du feu.

Napoléon disait toujours : « même quand on est en infériorité numérique, il faut toujours être plus fort au point où l’on veut attaquer ». C’est ça son point fort.

Quand on regarde l’héritage en termes d’art militaire de Napoléon, on dit qu’il était extrêmement mobile avec son armée lui permettant de combler son infériorité numérique …

Et d’ailleurs, il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est en position de faiblesse. Par exemple, avec les premières batailles du règne, notamment Marengo, il y a 800 morts. Vous prenez Austerlitz, à peine 1 500 alors qu’il s’agit d’une des plus importante bataille. On voit que ce sont des batailles économes en hommes car dès qu’il brise la ligne ennemie, les adversaires reculent.

Par la suite, lorsque Napoléon aura des armées plus puissantes, où le feu sera beaucoup plus essentiel, il se mettra à livrer des batailles frontales. La bataille de Wagram par exemple, appelée « la bataille des canons » en raison du faible nombre de manœuvres, où Napoléon pilonnera les lignes adverses pendant des heures et des heures, jusqu’à ce que l’ennemi lâche.

Ainsi, la manœuvre rapide, la mobilité sont moins privilégiées disparait. Cela s’illustre encore avec la bataille de La Moskova. Les russes étaient retranchés et Napoléon envoie ses bataillons les uns après les autres sur les fortifications adverses. C’est à partir de ce moment où les batailles commencent à devenir meurtrières, délaissant l’aspect économe. La bataille de Wagram se conclue par 6 à 7 000 morts, 7 à 8 000 pendant la bataille de La Moskova contre 1 500 à Austerlitz.

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Illustration de la bataille d’Austerlitz

Justement, en termes de nombres de soldats français morts pendant les guerres napoléoniennes, vous estimez entre 400 000 et 1 000 000. C’est déjà un chiffre élevé, d’autres allaient à 5 000 000 comme Chateaubriand.

Si Chateaubriand a raison, cela veut dire qu’il y aurait plus de deux fois plus de soldats tués que de mobilisés !

Est-ce que Napoléon avait la même idée que Machiavel, autrement dit : « la fin justifie les moyens ». Autrement dit, pour gagner des territoires, des guerres, le nombre de soldats envoyés et tués comptait peu ?

Il faut se dire qu’aujourd’hui, nous vivons la guerre comme quelque chose de très économe. Dès que l’on a trois morts sur un théâtre d’opération, on fait une cérémonie aux Invalides. Là, c’est autre chose, un autre monde, une autre société, un autre rapport à la mort, à la gloire, etc.

Au fond, Napoléon n’a jamais eu à craindre cet espèce de ras le bol constaté à la guerre de 14-18. Les soldats allaient à la guerre en défendant la patrie, un concept né de la Révolution française donc quelques années plus tôt. Il y avait un aspect primordial : ils avaient confiance dans le chef.

Donc, d’une certaine manière, oui, la fin justifie les moyens. Pour gagner une grande bataille, vivons cette grande bataille et nos morts seront glorieux. Robert Morrissey a l’a bien décrit dans son Napoléon et l’héritage de la gloire, livre dans lequel il constate que l’idée de gloire dans l’histoire politique, est importante depuis François 1er. Il faut être glorieux : le roi doit être glorieux, les armées doivent être glorieuses, etc.

Néanmoins, cela restait quelque chose d’assez philosophique et Napoléon créa des récompenses, des symboles concrets qui traduisent cette « économie de la gloire », le mot est toujours de Morrissey : non seulement vous avez été glorieux mais en plus vous allez le montrer à tout le monde parce que vous aurez des titres, des décorations.

La gloire doit retomber sur tout le monde et d’abord sur les soldats. En effet, Napoléon réfléchit énormément à la reconnaissance des souffrances de son armée : les soldats qui la composent sont payés en numéraire et non avec des bons, on les décore, on parle d’eux dans les bulletins, on les fait figurer sur des tableaux, etc.

Pour parler de ce côté symbolique et de cette question de gloire, parlons de la campagne d’Egypte. Vous dites : « Napoléon est un homme qui parle à l’histoire » et l’Egypte symbolise Alexandre Le Grand, une gloire que Napoléon recherche. En vérité, quelles sont les raisons de la campagne d’Egypte ? Beaucoup disent qu’il s’agit d’une campagne de pillage, d’autres que cette campagne est stratégique et vise à couper la route des Indes permettant de gêner les anglais. Napoléon se défendait en disant qu’il voulait libérer les égyptiens des mamelouks[6]. Quelle est la réalité là-dedans ?

Tout le monde, depuis Louis XIV, a compris que l’on peut couper la route des Indes en s’emparant de l’Egypte, en dominant la mer rouge permettant ensuite de prendre l’océan Indien, etc. Il y a donc toute une réflexion stratégique de domination. Au moment où Bonaparte revient de la campagne d’Italie, il est pour le Directoire, donc le gouvernement de l’époque, un gêneur dont on craint qu’il ne lorgne vers le pouvoir. L’envoyer en Egypte ne signifie pas qu’on veuille sacrifier toute une armée et toute une flotte pour s’en débarrasser : le poison ou la guillotine aurait suffi. La campagne d’Egypte a bien un objectif stratégique pour le gouvernement de l’époque. Et si, en même temps, on éloigne Bonaparte, pourquoi pas ?

Ainsi, avec la complicité de Talleyrand, il propose au directoire d’aller conquérir l’Egypte, dans ce but, donc de couper la route des Indes, de s’installer durablement, non pas de coloniser mais de dominer l’Egypte.

 

« (À propos de la guerre d’Egypte) nous sommes peut-être face à la première grande manipulation de l’opinion en raison d’une importante campagne de communication »

 

On dit que Napoléon voue un certain respect aux cultures locales, qu’il lit notamment le Coran.

Il faut nuancer. Napoléon a beaucoup lu Mahomet de Voltaire mais en ce qui concerne le Coran, il a probablement jeté un coup d’œil mais si on n’est pas formé à la lecture de ce livre, ce n’est pas facile.

Néanmoins, il est important de savoir que Napoléon pense Mahomet avant tout comme un guerrier et non comme le prophète. Il a compris qu’ils n’allaient pas arriver en Egypte en disant: « on va vous christianiser ». Ses instructions sont fermes et il veut faire respecter la religion locale. Cela sera fait mais en partie seulement. Ces soldats de la Révolution sont des déchristinisateurs et se comportent, là-bas, comme ils se comportent avec l’église catholique.

Au final, cette campagne d’Égypte est un échec avec notamment la destruction des flottes par les anglais et un abandon d’une partie de l’armée. Pourtant, quand Napoléon revient en France, il y a un engouement très important. Comment arrive-t-il à faire ça ? Ne sommes-nous pas face à la première manipulation de l’opinion ? 

Effectivement, nous sommes peut-être face à la première grande manipulation de l’opinion en raison d’une importante campagne de communication. Napoléon avait d’ailleurs déjà commencé en Italie, lors de la campagne, en entretenant les journaux avec notamment La France Vue de l’Armée d’Italie.

Le peu de nouvelles qu’ils seront passées en France sont les de victoires accommodées avec des noms qui sonnent biens comme la bataille des pyramides, la bataille de Nazareth, etc.

Cet échec sera néanmoins consommé lors de la capitulation face à l’armée d’Égypte avec un bilan catastrophique.

De quoi Napoléon a besoin, dans un gouvernement, pour diriger un pays ? Un Talleyrand au ministère des relations extérieures, un Fouché ministre de la police, de bons maréchaux pour faire les guerres ? 

Ce n’est pas du tout faux, ou exagéré, de dire que Napoléon organise l’Etat moderne en France. La révolution fait table rase en créant les départements. Napoléon passe à l’étape du dessus en créant des pyramides administratives partout. Autrement dit, il crée des hiérarchies, donc des chefs. Pour nous, ça paraît totalement naturel mais à l’époque, c’est totalement nouveau.

Quand on parle d’un modèle français d’organisation, c’est une réalité. Le reste de l’Europe, y compris les souverains féodaux, regardent ce genre d’expérience avec beaucoup de curiosités car il s’agit d’une façon d’assoir le pouvoir du monarque ou de l’État.

Le vrai apport de Napoléon, sur ce point-là, est celui de la hiérarchisation de l’administration. Il met en place des fonctionnaires payés par l’État avec un principe hiérarchique très fort. Dans chaque département, il y a un préfet considéré comme un patron. Cela durera jusqu’aux années 1960.

Napoléon ne plaçait pas forcément des génies à tous les niveaux, mais avant tout des hommes qui remplissent leurs missions, avec tous les contrôles et la hiérarchie possible. D’où le fait que Napoléon n’est pas obligé d’avoir des ministres forcément fidèles : Fouché, Talleyrand voir même des incapables.

Talleyrand (chateau-valencay.fr).jpgPortrait de Charles Maurice de Talleyrand Périgord, Gérard François

Napoléon pensait d’ailleurs nommer Talleyrand au ministère des finances mais n’avait pas assez confiance en ce dernier et préfère donc le mettre au ministère des relations extérieures.

Il va le garder jusqu’au bout, même lorsqu’il le chasse du ministère puisqu’il fait de lui grand chambellan. Si Napoléon était un dictateur sanguinaire, Talleyrand aurait été exécuté ou, au moins, emprisonné, mis hors d’état de nuire. Ce n’est pas son état d’esprit. Il est autoritaire, mais ne sait pas disgracier.

Pour assoir l’autorité, il a besoin d’une bonne fonction publique. Une fois que les réglages sont bien établis, le système s’organise et devient stable avec les préfets qui restent longtemps en place. De 1800 à 1814, la moyenne de changement de préfet est de 3 en presque 15 ans. Pour certains départements, les préfets restent beaucoup plus longtemps : le préfet de la Marne reste de 1800 à 1836. L’organisation est donc stable et la hiérarchie est très pyramidale. On dit toujours qu’il s’agit du modèle militaire mais à la fin de la révolution, la seule chose qui fonctionne en France est l’armée : les impôts ont plusieurs années de retards, le ministère de l’intérieur ne fait plus son travail, etc.

Il y a donc une reprise en main avec la prépondérance du civil sur le militaire. Ces derniers ne commandent pas et ne sont que des outils entre les mains des civils. A côté de cela, Napoléon leur donne, dans cette économie de la gloire, des décorations, grades, etc. Mais Napoléon ne veut pas que les militaires s’occupent du pouvoir, du gouvernement civil.

Comment Napoléon organise tout cela ?

A l’arrivée au pouvoir de Napoléon, un an de mise en place d’un système avant d’obtenir un rendement honorable. Par exemple, en matière fiscale, on va décider de supprimer l’élection des fonctionnaires fiscaux afin de nommer, à la place, des receveurs, des percepteurs. Le percepteur doit recevoir l’impôt et donner à l’Etat quoiqu’il arrive. Il doit donc prendre tous les risques pour prélever l’impôt que le citoyen doit à l’Etat.

L’argent rentre assez vite dans les caisses. Napoléon s’entoure de personnes de haut niveau telles que Charles-François Lebrun, spécialiste des finances, qui a beaucoup travaillé dans l’administration de l’Ancien Régime. Le ministre des finances, Gaudin, resté pendant 15 ans, était considéré comme le Mozart de la finance. Napoléon n’est pas seul au pouvoir et est entouré d’une équipe avec qui il partage le même objectif. Non pas le même objectif politique sur la dynastie Bonaparte mais sur l’intérêt national, sur la nécessité de faire fonctionner l’administration et faire en sorte que l’administration tienne le pays.

Quelle est la vision de Napoléon pour l’Etat, d’un point de vue économique, social, philosophique et culturel ?

Il y a une phrase de Napoléon qui résume tout : « l’Etat est au centre de la société comme le soleil ». L’Etat est le plus important. Contrairement à ce que l’on dit souvent, Napoléon n’est pas interventionniste en économie mais n’est pas libéral non plus. Smith a publié 30 ans plus tôt et Napoléon a bien lu La Richesse des Nations, mais cela ne fait pas de lui un théoricien de l’économie. Pour Napoléon, si des gens veulent entreprendre, qu’ils entreprennent. La seule limite est l’ordre public.

L’Etat intervient dès lors que l’ordre public est en danger. Que cela soit pendant les crises économiques, l’Etat intervient massivement. Napoléon agit également beaucoup sur les questions relatives au commerce extérieur, synonyme, à l’époque, d’un des attributs à la gloire de l’Etat.

Quand vous parlez des colonies avec notamment l’idée que Napoléon aurait rétablit l’esclavage, vous tenez à recontextualiser et dire : « non Napoléon n’a pas rétablit l’esclavage, il l’a maintenu là où ce n’était pas aboli ». Quels étaient les intérêts, pour Napoléon, quant à ces colonies ?

Un chiffre résume bien les choses : sous l’Ancien Régime, si on calculait le PIB, les colonies en auraient représenté environ 10 %. Le secteur est donc très important : production, port, monde de la mer, etc.

Ces colonies produisent le pétrole de l’époque : le sucre. A la fois bien de consommation et de spéculation, ce produit fait des colonies, un impératif économique mais également politique car sans celles-ci, la façade atlantique s’effondre.

Napoléon, au départ, a la politique de garder les colonies dans le giron français sans remettre en cause les avancées de la révolution avec l’abolition de l’esclavage en 1794. Beaucoup d’individus noirs servent aux armées, jusqu’à des grades élevés mais globalement, le système n’a pas tellement changé, malgré l’abolition de l’esclavage.

Il ne faut pas non plus oublier que Napoléon est entouré par le lobby colonial. Des personnes ont fait fortune dans les colonies et, à plusieurs reprises, on lui suggère de rétablir l’esclavage ne serait-ce que pour des raisons économiques : « cette main d’œuvre nous coûte trop cher, si on veut produire à des coups normaux, il faut baisser le coup de la main d’œuvre ». Napoléon refuse et dit : « on a donné la liberté à ces gens, on ne va pas la leur retirer ».

Ce qui va faire lâcher le barrage, c’est la révolte de Toussaint Louverture à Saint Domingue. Louverture est un général français, noir, esclave émancipé, général sous le directoire et prend le pouvoir à Saint Domingue en disant sur l’Île : « je suis votre homme ! ». En 1801, il proclame l’indépendance de Saint Domingue. Pour Napoléon, il s’agit d’une trahison puisqu’il voulait que les colonies restent dans le giron français. Par conséquent, Bonaparte va chercher à récupérer Saint Domingue car ce territoire possède 1/3 des réserves de sucres. Comme, en même temps, on fait la paix avec les anglais et que ces derniers ont gardé les colonies, ils incitent les français à reprendre leurs colonies afin d’éviter toute volonté d’indépendance dans leurs colonies.

Et donc Napoléon veut restaurer l’esclavage sur ce territoire ?

Napoléon décide en 1802 de « maintenir » l’esclavage, là où il n’avait pas été aboli.

Au départ, il n’y a pas de rétablissement de l’esclavage à Saint Domingue, pas en Martinique mais Napoléon donne des ordres secrets : « une fois que vous aurez rétabli l’ordre, si vous jugez qu’il faut rétablir l’esclavage, allez-y ». Une fois que nous avons dit cela, nous pouvons mettre un point final sur la question de l’esclavage pour Napoléon.

L’échec de l’expédition à Saint Domingue est néanmoins important puisqu’il perd une partie de son armée à cause de la fièvre jaune et des combats, en même temps que l’espoir d’un retour à la richesse coloniale.

Quelle est l’influence de la religion dans sa construction personnelle, lui qui appartenait au catholicisme romain, dans la manière dont-il agira et pensera l’Etat ?
Egalement, pourquoi Napoléon a besoin de l’approbation de la chrétienté lors de son sacre ?

Il y a vraiment deux questions dans vos questions. La première en ce qui concerne le catholicisme romain, Napoléon reconnait, dans son testament, être membre de l’église catholique. Pourtant, cela n’est pas vraiment traduit dans ses actes. On ne saura jamais si Napoléon croyait en l’église catholique. Tout s’est passé comme s’il y croyait puisqu’il il allait à la messe et respectait le pape comme chef de l’église.

Il fait, néanmoins, beaucoup pour l’église car le concordat réintroduit le culte en France, réorganise le protestantisme et organise le culte juif comme cela est encore organisé aujourd’hui.

Il avait cette vision de l’ordre public : les individus sont libres de croire, en revanche, cela ne doit pas remettre en cause l’ordre sous peine de voir l’Etat intervenir.

Autrement dit, l’idée est qu’il y a l’ordre de la République avant l’ordre religieux ?  

Tout à fait. Il ne s’agit pas d’une première laïcité mais d’une non-confessionnalité de l’Etat puisque, dans le code civil, le seul acte valable est celui de l’Etat. L’interdiction du mariage religieux avant le mariage à la mairie, le maintien du divorce, sans parler des règles imposées unilatéralement après le Concordat dans ce qu’on appelle les « articles organiques » qui restreignent certaines libertés de l’église. Cela procède à la création d’une non confessionnalité à laquelle Napoléon croit. Il ne faut pas que les curés s’occupent de la vie sociale mais uniquement de la vie religieuse.

Pour la question du sacre, c’est un peu différent. Au départ, le sacre n’est pas le couronnement. Le sacre devait être la cérémonie ou l’Empereur prêtait serment.

Napoléon a voulu avoir un sacre à la manière de Charlemagne et des monarques français.

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Sacre de l’empereur Napoléon et couronnement de l’impératrice Joséphine, Hervé Lewandowski

Il y a encore ce travail de l’image …

Oui exactement, de l’histoire carolingienne.

En réalité, avant que Napoléon prête serment, il s’est prêté à toute une série de rites religieux. Encore une fois, ce n’est pas le pape qui se couronne mais lui-même, ce qui a une toute autre signification.

 

« Napoléon était un homme d’exception d’abord par sa culture vastissime joint à un vrai bonus de volonté »

 

Pour parler de la période des Cent-Jours : comment une personne exilée sur une île, arrive à s’enfuir et réussit à reprendre le pouvoir sur la France en si peu de temps.

Il a réussi car il a eu plus de culot que les autres. Sur l’Île d’Elbe, il n’était pas prisonnier mais un souverain reconnu par l’Europe, dans un petit territoire de 15 000 habitants.

Il n’y avait aucune raison particulière de le surveiller et seulement un petit bateau faisait la navette entre l’Île et les côtes. Néanmoins, cela suffira puisqu’il réussit à tromper assez facilement celui que reliaient les côtes.

Il a eu la vista de jouer uniquement sur l’armée et cela a été tellement vite que la France n’en n’a pas été informé avant plusieurs jours. Pour donner une idée, il rentre à Paris le 20 mars et Rennes en est informé uniquement le 27.

Cela a pu se dérouler ainsi avec probablement une préparation au sein de l’armée, notamment une préparation dans la région de Grenoble, assez louche par ailleurs. Les grenoblois sont allés voir Napoléon quelques jours avant son départ. Cela sent un peu le complot. Pour le reste, il s’agit de l’armée qui le ramène à Paris.

Donc l’armée soutient un retour de Bonaparte, son ancien chef ?

Exactement. Le retour de l’Île d’Elbe est quasiment un coup d’Etat militaire. Quand il arrive à Paris, il se rend compte qu’il n’a eu que l’armée car personne ne veut de lui. Les gens disent qu’il s’agit d’une aventure folle. Comme disait Chateaubriand : « l’invasion de tout un pays par un seul homme ».

Si on devait qualifier le génie de Talleyrand, on parlerait de sa manipulation du verbe, du mot juste. En ce qui concerne Napoléon, qu’est-ce que l’on dirait ?
Ces personnes-là ne sont pas des personnes ordinaires mais des personnes d’exceptions. Qu’est-ce qui fait que Napoléon était un homme d’exception ?

Napoléon était un homme d’exception d’abord par sa culture vastissime joint à un vrai bonus de volonté.

Quand il gouverne, il ne fait rien lui-même mais donne la force aux autres de le faire.

Dans les témoignages que l’on peut lire, on dit qu’il est charmant et que lors dans son arrivée dans une pièce, on ne voit plus que lui. Un petit bonhomme avec un regard qui fait baisser les yeux de celle ou celui qui croise son regard.

Pour autant, il n’a pas une intelligence stratégique supérieure à la moyenne à l’inverse de son intelligence tactique avec une vision de la politique intérieure à très long terme. En clair : il se laisse parfois aveugler par ses succès. C’est le cas en politique extérieure où, après 1807, les échecs sont nombreux.

 

 

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[1] A ce moment-là, il n’est pas Ministre de la Police mais Sénateur.

[2] Autrement dit Charles X.

[3] Napoléon l’avouera à Saint Hélène.

[4] Cela correspond à la réquisition militaire d’un Etat sur une partie de la population. Cette organisation se distingue des engagements volontaires.

[5] Fait extrêmement rare à l’époque.

[6] Habitants d’Egypte et anciens esclaves qui avaient repris le pouvoir et opprimés les autres communautés égyptiennes.

 

Crédit photo :

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