Jézabel Couppey Soubeyran : « Nos gouvernants sont imprégnés du discours du lobby bancaire »

Entretien réalisé par Baptiste Duthe, Christophe Laporte, Jade Lesieur, Réda Hattab et Pierre-Rick Thebault.

Auteur de plusieurs ouvrages d’économie académiques et du livre « Blablabanque : Le discours de l’inaction », Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous parle dans cet entretien de la situation oligopolistique du système bancaire.

 

Afin d’introduire le sujet sur les oligopoles bancaires, pouvez-vous nous définir les termes, les idées et les problèmes que l’on peut rencontrer lorsque nous sommes face à une situation d’oligopole, notamment en abordant les notions de risque systémique et d’aléa moral ?

Nous pouvons considérer une situation d’oligopole, et là en l’occurrence, d’un oligopole bancaire, lorsque le marché se caractérise par un petit nombre de très gros intervenants qui concentrent une grande part du marché.

Dans le cas du secteur bancaire, on peut analyser cet oligopole et observer cette structure à différentes échelles. Tout d’abord à un niveau mondial, excellemment illustré dans l’ouvrage de François Morin : « L’Hydre mondial », dans lequel il essaye de mettre en évidence la présence de cet oligopole bancaire mondial à travers la liste des établissements systémiques que le Financial Stability Board (Conseil de stabilité financière[1]) établit depuis 2011. Dans cette liste, 29 établissements systémiques puis 30 (29 à nouveau depuis 2018) sont considérés ainsi, pas uniquement en raison de leur taille mais également en fonction de leurs interconnexions ainsi que par la complexité de leurs activités et par leur internationalisation.

Si nous observons la structure des secteurs bancaires à l’échelle nationale ou régionale, nous pouvons calculer un taux de concentration qui permettra d’indiquer si la structure du marché est plus ou moins concurrentielle et in fine, si elle est plus ou moins oligopolistique.

Là où le sujet devient compliqué, c’est lorsque l’on parle de la manière dont on calcule cette mesure. Non pas que nous sommes en manque d’indicateurs, puisqu’il en existe de nombreux plus ou moins sophistiqués. Le plus standard consiste à calculer la part de marché des 3 ou des 5 établissements les plus importants.

Pourquoi cela n’est pas si simple ?

Dans le cas des banques, et plus largement des multinationales,  nous sommes face à un manque de maîtrise en ce qui concerne la comptabilité du périmètre national de ces groupes internationaux. En effet, lorsqu’elle mesure le taux de concentration du secteur bancaire français[2], la Banque Centrale Européenne utilise des données non consolidées. Par conséquent, elle ne raisonne pas en termes de groupes[3] mais en données relatives aux entités de ces groupes. Concrètement, BNP Paribas possède des filiales en France et à l’étranger. En situation de données non consolidées, la méthode consiste à prendre toutes les entités résidentes de BNP Paribas comme des entités indépendantes les unes des autres. Si l’on calcule le taux de concentration de cette manière-là, alors on sous-estime le pouvoir de marché de ces groupes car on n’a pas une vision de groupe. En calculant ainsi le taux de concentration sans avoir au préalable reconstitué le périmètre d’activité national des groupes, on le sous-estime. Ainsi, dans le cas de la France, le taux de concentration calculé sur la base de données non consolidées est de l’ordre de 50% (signifiant que les 5 principales banques concentrent 50% des parts de marchés). En reconstituant le périmètre national d’activité des groupes, on passe d’un taux de 50% à plus de 80%.

Pourquoi un tel niveau de concentration est un problème ?

Quand un marché est oligopolistique, les entreprises qui le composent sont en capacité de faire le prix mais également de s’entendre. François Morin le montre bien dans son ouvrage lorsqu’il parle des fraudes de ces groupes systémiques : le scandale du LIBOR[4], la manipulation sur le marché des dérivés[5], des changes[6], etc.

Pouvez-vous nous expliquer de quelles manières ces groupes peuvent influencer un taux de change ?

Le marché des changes est énorme mais extrêmement concentré.  Les 20 plus grandes banques de la planète concentrent une grande part des transactions. À partir du moment où ces établissements concentrent une grande part des opérations sur le marché des changes, ils peuvent aisément manipuler les cours.

Le facteur technologique tel que le trading à haute fréquence[7] favorise aussi grandement la manipulation des cours. Si ces gros opérateurs passent des ordres massifs d’achats de dollar puis les annulent, cela peut orienter le cours à la hausse[8]. Dès lors qu’ils sont une poignée, il leur est assez facile de communiquer et de s’entendre pour ensuite manipuler les prix se rapportant à ces transactions : changes, dérivés, etc.

Un marché oligopolistique pose aussi problème en raison de son influence sur les prix, au détriment de l’intérêt des consommateurs. Ces derniers sont desservis par une structure de marché trop peu concurrentielle (puisque le marché est très concentré). Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il serait simple de basculer vers une structure de marché concurrentielle car fondamentalement, le secteur bancaire ne s’y prête pas.

Est-ce que vous pourriez développer cette idée : en quoi le secteur bancaire ne se prête pas, par ses caractéristiques, à la concurrence ?

Le secteur ne se prête pas à une structure concurrentielle car il s’agit d’une industrie de réseau et cela se caractérise par des coûts fixes très importants. Il y a quelques décennies, la lourdeur de ces coûts fixes s’expliquait par le réseau de guichets qu’il fallait mettre en place. Aujourd’hui, ce qui est coûteux, c’est le réseau informatique qui sert de base aux services bancaires et financiers dont le fonctionnement et la sécurité sont coûteux.

Ces coûts fixes font que l’échelle d’activité doit être suffisamment grande pour pouvoir être amortis. Se pose ensuite la question de savoir si une échelle toujours plus grande permet nécessairement d’avoir encore plus d’économies d’échelles. Les études empiriques ne sont pas toutes convergentes même s’il en ressort pour l’essentiel des économies d’échelles assez limitées. De plus, lorsque les établissements deviennent très gros, ils deviennent plus difficiles à manager, à contrôler. Toute une variété de « déséconnomies » peut se produire lorsque l’on dépasse une certaine taille. Pour autant, nos gouvernants sont toujours dans l’idée que des établissements de plus grandes tailles sont des établissements plus compétitifs à l’échelle européenne et à l’échelle mondiale. Par conséquent, ils sont toujours enclins à défendre les intérêts des grands établissements et encouragent, encore aujourd’hui, la consolidation du secteur bancaire européen pour avoir des établissements pan-européens comme s’il n’en existait pas. Hors, il en existe déjà : ce sont les établissements systémiques, listés par la Financial Stability Board. Ils posent un problème d’un point de vue du consommateur mais également un très gros problème pour la stabilité financière. C’est la raison pour laquelle le FSB en établit la liste.

« Il faut ici bien souligner la nature de la capture exercée par le lobby. Ce n’est pas une capture financière, c’est avant tout une capture intellectuelle »

 

Comment expliquer alors que, malgré les preuves de l’existence d’un système aussi concentré, cette situation soit maintenue ? Quelle est la part de responsabilité du lobby bancaire ?

Les intérêts en présences sont puissants. Le secteur bancaire est extrêmement puissant avec un lobby qui l’est tout autant. L’intrication est très forte entre les représentants du secteur bancaire et les institutions, le pouvoir politique.
Le lobby parvient à opérer une véritable capture des gouvernants. Peu à peu l’intérêt général que les gouvernants sont censés servir cède à la place à l’intérêt sectoriel des banques.

Et qu’est ce qui pourrait expliquer cela ? Quel est l’intérêt des gouvernants à avoir, au sein des institutions de régulation, des dirigeants des grandes banques ?

Nos gouvernants sont, pour certains, « persuadés » qu’avoir des plus grandes banques c’est mieux. Ils voient dans ces grandes banques des porte-drapeaux, en quelque sorte des représentants de l’intérêt national. Ils sont consciemment ou inconsciemment imprégnés du discours du lobby bancaire. Il faut ici bien souligner la nature de la capture exercée par le lobby. Ce n’est pas une capture financière (qui pourrait se traduire par la corruption des gouvernants), c’est avant tout une capture intellectuelle. C’est ainsi que le secteur bancaire et financier défend sa rente, en installant dans l’opinion publique et chez les gouvernants un certain nombre d’idées. C’est par son langage, sa rhétorique, son discours à chaque fois qu’il intervient dans les médias, dans les conférences, dans les universités, que le lobby agit. Cette rhétorique, j’ai essayé de l’éclairer dans un essai dont le titre est « Blablabanque » dans lequel je reprends la théorie d’Albert Hirschman à propos de la rhétorique réactionnaire de ceux qui s’opposaient au progrès social depuis la révolution française jusqu’à la mise en place de l’état providence. Les arguments de base de cette rhétorique réactionnaires sont tout à fait transposables au discours des banques et de leurs représentants.

L’enjeu pour les banques est-il de bloquer l’action de la régulation ?

Oui c’est bien leur objectif. L’objectif est de bloquer la mise en place des réglementations, de lever les contraintes. Et comment font-ils ? En expliquant que si l’on met en place un tel encadrement, une réglementation, cela produira fatalement un effet pervers, ou bien cela ne servira à rien, ou bien cela mettra en péril, les crédits, le financement, la croissance, etc.

Ce sont des arguments forts qui s’ancrent dans l’esprit des gouvernants.

Avant 2007 nous aurions pu l’entendre, mais depuis la crise des subprimes[9], il y a tout de même eu une prise de conscience du risque de crise systémique et la part de responsabilité des banques a été pointée. Les grandes banques sont-elles toujours aussi puissantes ?

Malheureusement oui. Il y a eu un petit sursaut au moment de la crise. On a pris conscience de la possibilité d’une crise systémique, du coût d’une crise systémique et donc on s’est davantage intéressé à ce risque. La réglementation des banques a été un peu renforcée. Des dispositions ont été prises pour repérer ces établissements systémiques afin de mieux les encadrer. De petits outils de supervision macro-prudentiels ont été mis en place. Mais 10 ans plus tard, s’amorce déjà la phase où l’on commence à défaire ce qui avait été mis en place après la crise.
Si vous regardez ce qui se passe aux États-Unis : l’objectif de Donald Trump est de défaire les lois Dodd-Frank qui avaient été votées à la suite de la crise pour réformer le secteur bancaire et financier. Des dispositions ont été prises pour commencer à affaiblir, à enlever, certaines de ces dispositions. C’est une première étape vers la dérégulation. Même s’il ne parvient pas complétement à défaire le package Dodd-Frank[10], les banques américaines savent aujourd’hui qu’elles ont à la tête du pays un fervent défenseur de leurs intérêts, qui n’a d’ailleurs pas hésité à placer à des postes stratégiques d’anciens banquiers. A minima, il n’y aura pas une application très stricte des dispositions Dodd-Frank. Au final, on observe déjà une forme de dérégulation passive et cela évoluera vers une forme de dérégulation plus active au fur et à mesure que Donald Trump progressera dans son dessein.

Sommes-nous à l’abri de cela en Europe ?

Il y a eu en Europe des réformes bancaires importantes : une transposition rapide et très rigoureuse de Bâle III[11], l’union bancaire, etc. Il ne faut pas négliger ces avancées. Cela étant, aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de réformes sur le feu. La seule réforme qui ait actuellement le vent en poupe, c’est celle de l’union des marchés de capitaux, qui réintroduit un accès facilité à la dette pour des entreprises qui y ont peu accès : des entreprises de petite taille, de taille intermédiaire, des PME et des ETI. Cette réforme réintroduit aussi la possibilité de titriser[12] des crédits accordés à ces entreprises, dont il n’est pas certain qu’elle fonctionnera, parce que titriser les crédits aux PME est extrêmement difficile (même les États-Unis n’y parviennent pas bien). Quoi qu’il en soit, cette réforme réintroduit les deux principaux « ingrédients » de la crise financière de 2007-2008 : la dette de marché et la titrisation.

Nous sommes donc très loin d’avoir tiré les leçons de la crise. Même en Europe, nous ne sommes pas à l’abri d’une dérégulation, d’autant que lorsque les banques européennes auront fait valoir, auprès des régulateurs européens, que les banques américaines sont dans des conditions d’activité beaucoup plus souples du fait de la dérégulation active ou passive qui s’opère chez eux, les régulateurs européens se sentiront obligés de faire la même chose.

« Un débat ouvert, démocratique, est trop rarement possible autour de ces questions consacrées aux conséquences des excès de la finance »

 

 Qu’est-ce qu’il faudrait à votre avis pour que cesse cet aveuglement systématique, puisqu’à chaque fois qu’il y a une crise, on met en place des directives, on laisse passer un peu de temps, la croissance repart, on dérégule et peu de temps après survient une autre crise. Cela fonctionne vraiment en cycle. Comment faire pour qu’une prise de conscience s’opère ?

J’entrevoie deux scénarios possibles, l’un violent et l’autre plus doux. Le scénario violent serait un scénario de crise, encore plus brutale, encore plus forte que la précédente, qui nous obligerait à collectivement recouvrer la raison. Elle obligerait nos politiques à véritablement prendre conscience des dérives du secteur bancaire et financier. Un scénario plus doux est envisageable, celui d’une prise de conscience aidée par l’action de la société civile, dont il résulterait un changement d’état d’esprit, une demande de régulation plus forte. Mais cela prendra du temps et se heurte à des obstacles. Précisément en raison de la rhétorique du lobby bancaire, de cette capture cognitive, intellectuelle qui parvient à opérer et qui clive beaucoup la société civile. Vous avez d’un côté des Insoumis, des sympathisants d’ATTAC qui vont considérer que l’on n’a pas besoin de la finance, que la finance c’est le diable, un parasite à supprimer. D’un autre côté, vous avez des gens qui ne cernent pas du tout le problème par ce qu’on ne leur explique pas le problème. Et pourquoi ne leur explique-t-on pas le problème ? Parce que souvent, les explications sont confisquées par les experts du secteur bancaire et financier, qui sont aussi experts en rhétorique de secteur bancaire et financier et qui défendent leurs intérêts sectoriels. Un débat ouvert, démocratique, est trop rarement possible autour de ces questions consacrées aux conséquences des excès de la finance.

Pensez-vous que la prise de conscience puisse réellement venir de la population alors qu’une partie de celle-ci a perdu confiance dans le politique et que l’abstention bat des records à chaque élection ? 

L’abstention n’aide guère à la transformation. Cependant, par-delà les échéances électorales, les actions peuvent aussi se mener à des échelles intermédiaires, locales. Par exemple, on voit de plus en plus se développer des monnaies complémentaires à de petites échelles en France. Bien sûr, l’échelle est très petite mais cela exprime à la fois une prise de conscience et un mode d’action. Ici ce n’est pas le choix de l’exit, de l’abstention, c’est le choix de l’action sur une petite échelle, certes, mais ces actions toutes petites pourraient s’agréger et déboucher ensuite sur quelque chose de plus gros.

Ces actions émanent le plus souvent du monde de l’économie sociale et solidaire. Il y en a d’autres venants d’une communauté très éloignée de la précédente, celle des informaticiens qui développent des cryptomonnaies[13] comme le bitcoin par exemple. Les deux gagneraient peut-être à communiquer : les informaticiens férus de cryptomonnaies y trouveraient d’autres valeurs et les acteurs de l’économie sociale et solidaire un savoir-faire technologique qui favoriseraient leurs projets.

Et pour ce qui est du secteur financier lui-même, on peut aussi mentionner le développement de nouveaux acteurs, souvent des start-up qui proposent de nouveaux services financiers avec un fort contenu technologique et un tarif attractif : ce sont les « fintechs ».

Il arrive, assez souvent, cependant que les banques s’emparent et rachètent les alternatives mises en place initialement pour les contrer.

Oui et ce n’est pas que le fait exclusif des banques d’ailleurs, c’est toute la plasticité du capitalisme. C’est-à-dire que le capitalisme arrive à absorber et à reprendre pour lui ce qui, au départ, pourrait s’opposer à ses fondements. Il n’y a qu’à voir la récupération du discours écologique par certaines entreprises : elles font ce qu’on appelle du « green washing », c’est-à-dire qu’elles se verdissent de manière artificielle, leur but étant d’attirer davantage de clients et réaliser davantage de profits.

La même chose pourrait se produire avec l’économie sociale et solidaire qui risque aussi, dans une certaine mesure, d’être absorbée, captée par des intérêts capitalistiques. Donc oui c’est compliqué.

Vous me demandiez quels seraient les chemins possibles pour la prise de conscience. Je pense qu’il existe plusieurs types de prises de conscience. Il y a celle qui est imposée par la violence d’une crise et donc il faudrait une crise d’une grande envergure pour que cette prise de conscience s’impose. Et puis il y a celle plus douce et plus lente, celle de la société civile qui ne doit plus se réfugier dans l’abstention mais doit prendre en main le problème et agir à l’échelle où il lui semble pertinent d’agir, qui peut être une petite échelle même si cela rend le processus forcément très lent.

Est-ce que cela n’est pas décourageant car il devient de plus en plus compliqué de démanteler tout cela à mesure que le temps avance ?

Effectivement, c’est ce qui me fait penser parfois à une troisième solution finalement, qui serait de ne rien faire, ne plus rien dire et laisser le système s’auto-détruire car les excès de la finance ont cette force d’auto-destruction. Si on laisse le secteur bancaire et financier sans entraves, je pense que la crise violente, c’est-à-dire le scenario 1, se produira plus vite. Alors, oui dans mes moments de découragement, je me dis qu’au lieu de jouer l’idiote utile en attirant l’attention sur l’instabilité du secteur bancaire et financier, sur ses dysfonctionnements, sur la nécessité de la régulation et à supposer d’ailleurs que je ne prêche pas dans le désert, mieux vaudrait que je me taise. Mais j’y arrive rarement … à me taire !

Si le secteur bancaire s’effondrait, faudrait-il le rebâtir en le nationalisant comme le préconisent beaucoup d’économistes ? Qu’en pensez-vous ?

Beaucoup d’économistes, je ne le crois pas. En France, ce sont surtout les Insoumis qui proposent cela, c’était dans le programme de Jean-Luc Mélenchon à la dernière élection présidentielle il me semble.

D’autres en parlent, comme Fréderic Lordon par exemple. Dans une intervention sur le plateau de Ce soir ou jamais, il expliquait sa théorie sur la possibilité d’une intervention de l’Etat en cas de crise du système bancaire, non pas pour remettre les banques sur leurs pieds mais pour les racheter pour un euro symbolique et reprendre le pouvoir, qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas que la nationalisation de tout le secteur bancaire soit une solution. Selon moi il est nécessaire qu’il y ait un écosystème bancaire avec la coexistence de banques privées et publiques. Peut-être, manquons-nous aujourd’hui d’un pôle suffisamment fort de banques publiques mais cela ne signifie pas qu’il faille empêcher l’existence de banques privées. Je ne crois pas qu’un secteur bancaire entièrement nationalisé et donc entièrement constitué de banques publiques résoudrait les problèmes d’instabilité. En effet, il ne s’agit pas que d’un problème de structure du capital et d’incitations des actionnaires sur les banques, c’est aussi un problème de destination des ressources et de modèle d’activité des banques. Est-ce que le modèle d’activité des banques serait foncièrement différent si toutes les banques étaient publiques ? Je ne sais pas… On a quand même quelques exemples de banques publiques qui ont fait face à de grandes difficultés, je pense au vieil épisode du crédit lyonnais. C’est l’illustration qu’une banque publique n’est pas forcément une banque extrêmement bien gérée, stable, saine (etc.), donc est-ce que le fait d’avoir l’Etat comme actionnaire garantit à la fois la bonne gestion de l’établissement, la bonne utilisation des ressources et le bon modèle d’activité ? Rien ne le prouve.

Moi je crois plutôt en la nécessité d’une sorte de biodiversité de banques avec des règles de fonctionnement, des règles prudentielles suffisamment strictes. Le problème aujourd’hui –mais cela est lié à la puissance de blocage du lobby bancaire–est que les règles prudentielles ont beau avoir été renforcées depuis la crise, elles ne sont pas suffisamment strictes. Elles sont aussi beaucoup trop sophistiquées, ce qui les rend manipulables. Je pense que c’est plutôt cela qu’il faut changer, renforcer les règles, les simplifier. Peut-être aussi mettre en place plus de banques publiques d’accord, mais tout nationaliser je ne suis pas certaine que cela soit une bonne idée.

Mais l’intérêt d’une nationalisation n’est-il pas que, malgré la possibilité d’une mauvaise gestion par l’Etat, l’action aille in fine dans le sens de l’intérêt collectif ?

L’intérêt collectif, dans le cas des services bancaires et financiers, quel est-il ?  C’est que le secteur bancaire et financier remplisse bien les fonctions qui fondent sa raison d’être. J’entends par là les fonctions de base : contribuer au financement de l’économie, et contribuer au financement des acteurs qui sont le plus dépendants du financement externe, et notamment ceux pour lesquels un financement externe par le marché n’est pas adapté (en l’occurrence, les PME). Or aujourd’hui, l’activité bancaire est relativement peu orientée vers le financement des PME. La régulation par exemple devrait veiller à réorienter l’activité des banques en ce sens.

Le modèle d’activité bancaire s’est beaucoup transformé au cours des dernières décennies, éloignant les banques de leurs fonctions de base. L’activité bancaire s’est « financiarisée » en s’adossant de plus en plus au marché de titres[14]. Cela ne veut pas dire que les activités de marché des banques ne contribuent jamais au financement de l’économie ou sont toutes socialement inutiles, mais qu’une bonne part de ces activités sont des activités réalisées pour elles-mêmes, sans contreparties dans l’économie réelle.

Ces transformations ont-elles renforcé l’instabilité et ses conséquences ?

Ces transformations ont une grande part de responsabilité dans le déclenchement de la crise financière de 2007-2008 avec les conséquences économiques et sociales énormes que l’on sait, la difficulté qu’il y a eu à relancer les économies touchées par la crise, et les tensions qui peuvent même ressurgir au moment de la reprise. Les crises bancaires et financières sont potentiellement systémiques.

C’est ce qui justifie la mise en place d’une régulation qui ne repose pas simplement sur des règles microprudentielles mais qui donne autant d’importance aux règles macroprudentielles. Pour prévenir le risque systémique, il faut notamment une régulation du cycle du crédit, une régulation du cycle des prix d’actifs, et une surveillance active des établissements systémiques. Or en dépit des réformes, ces règles macroprudentielles sont encore assez faibles.

Pouvez-vous revenir sur cette notion de « macroprudentiel » ?

La réglementation telle qu’elle prévalait avant la crise de 2007, était essentiellement une réglementation « microprudentielle », c’est-à-dire une réglementation reposant sur des règles visant à prévenir des risques individuels établissement par établissement. La réglementation macroprudentielle ou en tout cas les dispositifs macroprudentiels, sont eux des dispositifs qui visent, non pas à prévenir la formation de risque individuel mais à prévenir le risque systémique.

La régulation du secteur bancaire est absolument indispensable à sa stabilité. Elle repose sur plusieurs choses selon moi. Tout d’abord je tiens à préciser que je ne réduis pas la régulation à la réglementation. La régulation, à mon sens, repose à la fois sur la réglementation, la discipline de marché et le contrôle que les établissements sont capables d’exercer sur eux-mêmes. Il faut arriver à articuler ces trois modes de régulation.

Il me semble aussi que jusqu’à la crise de 2007, on avait largement surestimé la discipline de marché, et que l’on fermait peut-être aussi un peu les yeux sur l’insuffisance du contrôle interne au sein des établissements. Soit on fermait les yeux, soit on le surestimait puisque l’on a, par exemple, délégué la mesure des risques aux établissements bancaires eux-mêmes en les autorisant à utiliser les modèles internes dans le cadre des exigences de fonds propres. En bref, on n’avait pas une bonne vision de la discipline du marché ni du contrôle interne et la réglementation était très insuffisante.

Pour autant, lorsque l’on met en place une réglementation, il faut veiller me semble-t-il à ce qu’elle n’étouffe pas complètement la discipline de marché, car sinon la réglementation devient déresponsabilisante. Je pense aussi que la réglementation doit bien s’articuler au contrôle que les établissements sont capables d’exercer sur eux-mêmes parce que ça aussi, c’est une forme de responsabilité. La régulation doit garantir la stabilité sans déresponsabiliser les acteurs.

Quelques éléments macroprudentiels ont été introduits depuis la crise, notamment le fait qu’aujourd’hui les établissements systémiques soient soumis à des surcharges (petites) de fonds propres toujours calculées en proportion de leurs actifs pondérés par des risques. Or ces établissements mesurent les risques de leurs actifs par eux-mêmes, ce qui naturellement peut les conduire à les sous-estimer. Il existe également un petit coussin contra-cyclique de fonds supplémentaires, qui peut être activé lorsque l’autorité de supervision considère que l’on est dans une phase ascendante du cycle du crédit. Aucun pays quasiment n’a encore activé ce coussin. Le haut conseil de stabilité financière en France l’a un petit peu activé avec un +0,25%, ce qui est pratiquement rien. On a donc, pour le moment, assez peu de dispositions macroprudentielles. Il y en a juste assez pour que l’on ne puisse pas dire que ça n’existe pas, mais il n’y a pas vraiment de dispositif macroprudentiel digne de ce nom.

« Le problème ne réside pas dans l’origine de la monnaie créée par les banques mais plutôt dans la destination de cette monnaie : à quoi elle sert, permet-elle de bien irriguer l’économie réelle, de financer des projets, de créer des emplois ou ne fait-elle que tourner en rond dans la sphère financière »

 

Vous avez exposé les différentes solutions que vous proposez. Beaucoup préconisent également un retour aux souverainetés monétaires dans une logique internationale, une sorte de retour à un système comme Bretton Woods. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’était Bretton Woods et en quoi revenir à un tel système permettrait de réguler le système bancaire ?

Pour rappel des faits, ce qui était préconisé avant que Bretton Woods ne soit mis en place, c’était la mise en place du « Bancor », à savoir la mise en place d’une monnaie unique internationale et non pas un système monétaire international reposant sur un système de change fixe par rapport au dollar, comme ce fut le cas à l’issue de l’accord signé à Bretton Woods en 1944.

Quoi qu’il en soit, ce système a tout de même permis une stabilité monétaire au niveau international pendant plusieurs décennies, jusqu’à ce qu’il s’effondre dans les années 1970.

La question que nous devons nous poser est de savoir si le problème, à l’heure actuelle, est en lien avec la stabilité monétaire internationale. Selon moi, ça ne l’est pas. D’ailleurs, au niveau européen, on a largement subi la crise financière qui s’est ensuite transformée en crise des dettes souveraines sans que l’euro ne connaisse une crise majeure. L’incertitude qui continue de planer sur la pérennité de la zone euro ne s’est traduite en tout cas pas encore par une instabilité ou désaffection marquée de la monnaie européenne sur le marché des changes.

Le problème est bien davantage lié à une instabilité financière internationale. C’est pourquoi la solution me semble résider davantage dans la régulation, son renforcement et cela aux échelles pertinentes, c’est-à-dire au niveau international, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle. Il existe bien des standards internationaux qui sont issus des accords du comité de Bâle, mais qui sont des recommandations et non pas des réglementations. Il n’y a pas de régulateur international ou de réglementation internationale.

Autrement dit, nous avons une finance internationale qui n’est pas régulée à une échelle internationale. Cela peut justifier par le fait qu’il existe des différences de cadres institutionnels qui d’une zone géographique à l’autre, d’un pays à l’autre et qui nécessitent peut-être que les réglementations soient adaptées à une échelle régionale plutôt qu’internationale.

Il faut, selon moi, réguler à minima à une échelle européenne, comme nous avons essayé de le faire avec l’Union Bancaire. Cependant pour les établissements systémiques globaux, qui ont une activité internationale, il faudrait une réglementation à l’échelle internationale.

Est-ce qu’il existe toutefois des initiatives qui font le lien entre problèmes monétaires et financiers ?

On peut en effet mentionner l’initiative monnaie pleine qui a été lancée en Suisse, dont l’objectif est de rendre le pouvoir de création monétaire aux banques centrales et donc d’en dessaisir les banques privées, ce qui obligerait ces dernières à avoir 100% de réserves auprès de la banque centrale. Je ne suis pas convaincue du bien-fondé de cela, car selon moi cela ne permettrait pas de résoudre les problèmes d’instabilité financière. Le problème ne réside pas dans l’origine de la monnaie créée par les banques mais plutôt dans la destination de cette monnaie : à quoi elle sert, permet-elle de bien irriguer l’économie réelle, de financer des projets, de créer des emplois ou ne fait-elle que tourner en rond dans la sphère financière.

Est-ce que vous pensez qu’un retour à une finance saine, c’est-à-dire au service de l’économie réelle, est possible ?

Je ne sais pas si c’est possible mais en tout cas c’est nécessaire. Donc, même si c’est impossible, il faut réussir à penser.

 

 

[1] Groupement économique qui regroupe 26 autorités financières nationales (banques centrales, ministères des finances, etc.) qui élaborent des normes afin d’assurer la supervision et la stabilité financière.

[2] Ce que va faire la Banque Centrale Européenne quand elle produit un rapport annuel sur la structure des marchés européens et fait ensuite une moyenne.

[3] Et non en termes d’impact à l’échelle nationale.

[4]http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/04/23/20002-20150423ARTFIG00186-libor-comprendre-ce-scandale-qui-fait-trembler-les-banques.php

[5] Les marchés dérivés permettent de gérer les risques associés aux fluctuations de cours, de taux ou de change grâce à des instruments financiers. Apparus en 1970, ce marché totalise 1 million de milliards de dollars (définition du site Epargne.ooreka.fr)

[6] Le marché des changes est un lieu où acheteurs et vendeurs s’échangent de la monnaie, des devises selon un taux de change déterminé (définition du site Epargne.ooreka.fr)

[7]Le trading à haute fréquence (THF) ou high frequency trading (HFT) en anglais, correspond à l’exécution de transactions financières, à très grande vitesse, à partir d’algorithmes mobilisant de puissants systèmes informatiques.

[8] La banque donne une fausse information, en disant qu’elle va acheter beaucoup de dollars (ce qu’elle ne fera pas), qui influence les cours en raison de sa taille. Les autres groupes présents sur le marché estiment que si cette banque de grande taille achète du dollar, c’est que le cours va grimper alors ils feront de même en achetant du dollar. Au final, par la manipulation de l’information, le cours a augmenté sans raison rationnelle.

[9] Crise financière qui a touché le secteur des prêts hypothécaires et qui a failli entrainer la chute des toutes les banques en raison de leurs caractères systémiques (la chute d’une banque entrainant la chute d’une autre, puis d’une autre et ainsi de suite).

[10] Réforme du marché financier engagée par Barack Obama.

[11] Initiatives prises à la suite de la crise des subprimes afin de renforcer le système financier sous l’impulsion du FSB.

[12] Actif que l’on transforme en plusieurs actifs pour ensuite les revendre. Il s’agit d’une technique financière qui à engendrée la crise des subprimes puisque des actifs « toxiques » étaient mélangés à des actifs « fiables », entrainant tout dans sa chute lorsque les marchés se sont effondrés.

[13] Monnaie utilisable sur un réseau informatique décentralisé (qui n’a pas de banque centrale contrairement à l’euro) de pair à pair (le Bitcoin par exemple).

[14] Le titre correspond à une partie du capital d’une entreprise (action) ou une partie de sa dette (titre de créance négociable).

Crédit photo : http://www.xerficanal.com

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